“Seul après L’Elysée” de Guillaume Leuwen

juin 20, 2008

L’autre jour, en passant à vélo devant le musée du quai Branly, j’ai pensé à Jacques Chirac.

Je l’imaginais en train de scruter, derrière ses grosses lunettes en écailles, une statue aux côtés de Kofi Annan.

Depuis le lancement de sa fondation, l’ex-président fait la Une de toutes les rubriques « culture » des magazines. Un juste retour des choses…

Moi, c’est en lisant l’imposante biographie de Pierre Péan « Chirac, l’inconnu de l’Elysée » que j’ai découvert à quel point notre ancien président était cultivé. Mais, en levant le voile sur la mystérieuse personnalité de Chirac, ce bouquin m’a surtout donné envie d’approfondir le sujet, de mieux connaître le “personnage”.

C’est à ce moment-là que j’ai ouvert l’ouvrage de Guillaume Leuwen « Seul après l’Elysée » (Mercure de France).

Comparé au précédent, ce livre n’est rien d’un document historique puisque l’ouvrage se présente comme le journal imaginaire de Chirac, rédigé au moment de son départ de l’Elysée jusqu’à ce jour. Mais, il est relativement plaisant à lire.

En dehors des inévitables clichés - sa passion immodérée pour l’art, son admiration démesurée pour Pompidou, son éternel côté séducteur… - on pénètre avec beaucoup de curiosité dans son intimité. Et l’on imagine très bien qu’elles ont pu être certaines de ses réactions. Les bonnes comme les mauvaises ! On trouve entre autres quelques réflexions gratinées sur Sarko…

« La force du président, c’est de vivre dans l’instant, affranchi de tout passé. Ce n’est pas avec moi qu’il a rompu, c’est avec tous les présidents de la Ve république. J’avoue que j’ai du mal à me faire à son style. Il s’est affalé sur la chauffeuse de Paulin, les jambes écartées ; pour un peu, il ôterait ses chaussures et poserait ses pieds sur la table. Tout le temps de l’entretien, il frotte avec un mouchoir le cadran de sa montre, trop grosse, trop tape-à-l’œil à mon goût. Le nouveau régime à inventé une nouvelle figure : l’enfant président » (p. 74-75).

ou encore :

« Numéro stupéfiant de Match. Le président pose en couverture un pied sur le bureau du Général. Il ne doit pas savoi que l’on se déchausse dans les lieux sacrés. C’est notre amie Bettina Rheims, l’auteur de mon porttrait dans le jardin de l’Elysée en 1995, qui a réalisé cet incroyable reportage. Rien ne nous ai épargné, du cigare dans le salon doré au dressing et à la chambre à coucher du président. Personne n’a jamais photographié mon lit, ni celui de De Gaulle, de Pompidou et de Giscard. J’apprends à l’occasion que le président habite, sous les toits, les appartement du roi de Rome où s’était installée ma femme. Il fait son jogging dans le parc, devise avec son fils dans la salle à manger Poulin transformée en salle de jeux : la collection de Lego de Louis trône sur l’une des tables de verre fumé ! je referme ce numéro de Match, perplexe et au final plus agacé qu’amusé » (P. 154-155).

Un roman troublant de réalisme…


“Frère et soeur” de Patrice Juiff

juin 16, 2008

Ce matin en me réveillant, je me suis dit que je ne prenais plus plaisir à alimenter mon blog.

Je me suis alors demandée d’où cela pouvait provenir et je suis arrivée à la conclusion suivante : je ne différencie pas suffisamment mon job de mon blog. Mes interventions ressemblent trop à mes chroniques de livres. Et inversement.

J’ai l’impression de me distraire en bossant ou de bosser en me distrayant. Je dis donc : stop !

Néanmoins, j’ai toujours très envie de parler de littérature… J’ai donc décidé de le faire autrement. Sans dire : « ce livre est bon, lisez-le ! » mais en vivant mes livres au jour le jour. Juste pour moi, égoïstement.

Cette envie m’a prise dans le métro, il y a deux jours. Concentrée, je récapitulais mentalement tout ce que je devais faire dans la journée sans prêter la moindre attention à mon entourage. Jusqu’au moment où une énorme bonne femme, un gâteau dégoulinant de crème pâtissière en bouche, s’installe en face de moi. Je la regarde déglutir. Et là, le premier roman de Patrice Juiff : « Frère et sœur », me revient en mémoire.

Le livre (écrit en 2003) raconte une histoire d’amour hallucinante entre un frère et une sœur. Les deux jeunes gens (deux paumés ultra-sensibles) vivaient en reclus dans une petite maison de banlieue. Lui, travaillotait ; elle, était obèse. Les pages décrivant le corps de la jeune femme me resteront à jamais gravés en mémoire. Surtout, la scène de la salle de bain…

Un jour, la jeune femme s’aperçoit en allant uriner qu’elle saigne. Intriguée, elle relève sa jupe et sent quelque chose de chaud entre ses jambes. Elle agrippe alors la petite masse gluante et se rend compte avec effroi qu’elle est entrain d’accoucher ! Elle ne s’était pas rendue compte qu’elle attendait un enfant. Effrayée, elle s’empresse de couper le cordon ombilical avec le rasoir de son frère qui traînait sur le lavabo, empaquette le nourrisson dans un lange de fortune et le cache ensuite dans un placard. Une fois débarrassée du petit, elle nettoie la salle de bain comme si de rien n’était. Son frère s’apercevra de l’infanticide quelques semaines plus tard en ouvrant le placard…

Pendant tout mon trajet (de la gare de Lyon à Saint-Lazare) j’ai alors regardé ma voisine de siège bizarrement. Mon regard était mêlé de reproche mais aussi de compassion. Agacée par mon comportement, elle a fini par changer de place. Elle a peut-être bien fait ! Faut toujours se méfier quand l’imagination se mêle au réel…


La stratégie des antilopes de Jean Hatzfeld

mai 21, 2008

Après deux ouvrages poignants consacrés au terrible génocide rwandais, Jean Hatzfeld (ancien grand reporter à Libération) conclut sa trilogie par un magistral troisième volet La stratégie des antilopes. Après s’être attaché à décrire ce qui s’était passé dans les marais, d’abord auprès des victimes (Dans le nu de la vie), puis des bourreaux (Une saison de machettes), il relate aujourd’hui l’horreur vécu dans les forêts. Ultime lieu de refuge pour plus de six mille Tutsis (dont seulement vingt ressortiront vivants !), les forêts ont été le théâtre d’effroyables boucheries. Mais pour les rescapés, le plus dur reste sans aucun doute le pardon ou plutôt la coexistence forcée avec leurs bourreaux. Ceux qui les ont traqué pendant des journées entières et qui ont découpé à la machette leurs proches. En effet, depuis janvier 2003, la présidence rwandaise a décidé de libérer des dizaines de milliers de Hutus, en vue d’un procès de réconciliation. Les deux ethnies ennemis doivent donc apprendre à vivre ensemble, selon les impératifs exigés par un pays qui espère une lointaine réconciliation. A travers de nombreux témoignages et entretiens, les Tutsis livrent à demi-mot leur douleur et prononce un dernier souhait : continuer à vivre, malgré tout. Un travail de mémoire et d’écriture remarquable qui a été récompensé par le prix Médicis en 2007.